Homélie du 18 décembre 2011

HOMELIE DU 4e DIMANCHE DE L’AVENT
par le P. Pierre Mourlon, s.j.

L’annonce au roi David & l’annonce à la jeune Marie

À une semaine de Noël, il est bon de nous redemander ce qu’annonce cette fête, afin d’en percevoir tout le sens et l’enjeu. Dans les lectures de ce dimanche d’Avent : « Le Seigneur est avec toi ! » est-il dit au roi David, installé dans son palais de Jérusalem et au sommet de sa réussite… « Le Seigneur est avec toi ! » est-il dit aussi à la jeune Marie, dans l’humble simplicité du village de Nazareth… Une telle expression, fréquente dans l’Écriture, signifie que Dieu confie une mission à cette personne et qu’Il lui apportera son soutien. Pourtant, comme ces deux annonces sont déroutantes : il vaut la peine de les regarder de plus près, pour être mieux préparés ensemble à la joie de Noël – une fête qui, en vérité, est également déroutante !

Donc le roi David, installé à Jérusalem, vivait des jours tranquilles (nous sommes autour de l’an 1000 avant JC) : il songe à construire un vrai ‘Temple’ pour le Seigneur, ce qui serait mieux que la modeste ‘tente du témoignage’ de l’Exode et des années au désert. Voilà certes une belle idée, car David est sincère dans son projet. Or après une nuit de réflexion, le prophète Nathan vient retrouver le roi pour lui indiquer qu’il ne saurait s’agir d’inverser les rôles… Toute sa réponse de prophète repose sur un jeu de mots concernant la ‘maison’ (baith en hébreu) :

- Non, ce n’est pas toi, David, qui bâtiras une ‘maison’ (= un Temple) pour Dieu !

- Mais le Seigneur te fait savoir qu’Il te fera Lui-même une ‘maison’ (= une descendance) !
Tel est le premier chaînon du ‘messianisme davidique’, un récit qui sera lu et relu de siècle en siècle, car l’attente du Messie ‘fils de David’ s’inscrit directement dans cette ligne.

Que s’agit-il de comprendre ? Qu’il y a en réalité un risque réel à mettre Dieu au service de ses propres projets ! Faut-il vraiment établir le centre religieux d’Israël à côté du palais de David ? Or la réponse du prophète Nathan nous affirme que Dieu ne se laisse jamais utiliser : la leçon de vie est magnifique… La véritable initiative revient toujours au Seigneur Dieu, non pas à nous… Certes, nous aimons tous diriger nous-mêmes nos projets ; nous sommes désireux de tout prévoir et d’organiser notre avenir. Mais ceci s’appelle : renverser les rôles (en oubliant Dieu) !

Environ mille ans plus tard, Dieu toujours fidèle annonce, par son Ange – Messager, la prochaine naissance de ce Fils de David tant attendu, à qui Il donnera pour toujours le trône de David. Cette nouvelle annonce est encore plus déroutante. Ce texte archi-connu de « l’annonce faite à Marie » n’est assurément pas un reportage ; c’est une mise en scène de Luc (du genre littéraire ‘Annonce’), dont nous allons retenir les trois moments où Marie intervient. Déjà nous avons saisi que c’est Dieu qui garde toute l’initiative ; il Lui faut cependant demander le consentement de cette jeune fille, fiancée et promise en mariage à Joseph, fils de David…

** Elle s’étonne, tout d’abord (Luc 1,29), ce qui ne saurait nous surprendre. Dans la salutation qui lui est adressée (‘Comblée de grâce’), on entend un écho des prophètes. Dieu a tourné son regard vers toi, et l’heure du Messie a sonné. Le trouble de Marie vient donc du fait qu’elle se rend compte que Dieu l’interpelle – elle se découvre située devant Dieu. En termes actuels, nous pouvons parler d’un début de discernement : elle est bouleversée, mais nullement passive ; elle veut réaliser ce qui lui arrive, pour entrer dans le projet de Dieu. En vérité, dans toute rencontre avec Dieu, nous revivons cela de quelque manière ; à notre tour, nous en sommes tout étonnés !

** Elle questionne ensuite (Luc 1,34) : après l’annonce explicite (« Tu vas concevoir et enfanter un Fils… qui sera appelé Fils du Très-Haut »), Marie ose interroger le Messager. Et sa question montre qu’elle entend mieux comprendre ‘comment’ tout ceci va se passer – il ne faut y voir ni une objection, ni l’expression d’un scepticisme. C’est en fait son discernement qui se poursuit et va s’approfondir. Nous aussi, nous posons souvent des ‘comment donc… ?’ pour aller plus loin !

** Elle se donne enfin et s’abandonne (Luc 1,38) : Marie va enfanter et mettre au monde Celui qui est tout rempli de la sainteté de Dieu ; sa vie sera désormais étroitement liée à la vie même du Fils de Dieu – ce qui est proprement inouï. Or ce OUI de Marie (son FIAT en latin) est sa réponse au terme de son discernement : Marie adhère pleinement à l’appel de Dieu et à la mission qu’elle reçoit par l’Ange Gabriel – dont le nom signifie, en hébreu : « Dieu s’est montré fort » ; c’est que « Rien n’est impossible à Dieu » (Luc 1,37). Bref, Dieu montre une fois encore qu’Il a toute l’initiative…

Le titre de Serviteur (de Dieu) est un grand titre biblique, qui dit toute une mission et une tâche, qui va prendre la vie entière de la personne. Or le titre de Servante du Seigneur que Marie se donne en est le féminin : elle se veut toute au service du Seigneur ; elle fait pleine confiance aux paroles de celui que Dieu lui envoie – une jeune fille de lumière, que toutes les générations proclameront ‘bienheureuse’ (son Magnificat), parce qu’elle a cru et a fait confiance. Elle sera reconnue comme l’Arche d’Alliance ; et elle est la figure de l’Église entière.

Car notre Église, donc nous tous, sommes toujours chargés d’enfanter le Sauveur, le Fils de David, dans le monde d’aujourd’hui, puisque Dieu est sans cesse à l’œuvre dans l’histoire humaine, certes d’une façon souvent déroutante. C’est bien aujourd’hui, dans un monde bouleversé et inquiet qui traverse tant de crises sérieuses, que le Seigneur Dieu nous confie la même tâche, celle de mettre toujours davantage son Fils au monde, pour le faire naître dans ce monde agité. Allons-nous, à quelques jours de Noël, entrer dans cette Alliance où Dieu attend notre OUI, notre consentement ? Tel est tout l’enjeu de la fête de Noël pour les croyantes et les croyants ! Et dans l’expression « Le Seigneur est avec toi ! », nous avons à entendre « Le Seigneur est avec nous ! » Dieu merci…

Le roi David autrefois a écouté Nathan et a fait ce qu’il lui disait ; Marie a écouté Gabriel et a fait ce qu’il lui disait… En somme, il ne nous reste plus qu’à dire notre OUI, en réalisant que Marie est là pour nous apprendre l’art de ce profond discernement, avec l’admirable confiance du Fiat. Rendons-en grâces à Dieu et rappelons-nous que « Le Seigneur est avec nous ! »

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