HOMELIE DE NOËL
par André de L’Arbre, s.j.
Chers Frères et Sœurs,
C’est tout simplement scandaleux, incompréhensible, blasphématoire que de prétendre que Jésus est Dieu. Il ne faut vraiment n’avoir aucun sens de la transcendance, de la grandeur de Dieu pour oser affirmer la divinité du Christ. C’est ainsi que réagissent vivement tant nos frères juifs que nos frères musulmans. C’est bien pour cela d’ailleurs que Jésus a été condamné et crucifié. Son blasphème méritait la mort.
Nous chrétiens, au lieu d’y voir un blasphème, un scandale, nous y voyons la merveille des merveilles. Dieu nous aime tellement qu’il n’a pas dédaigné s’abaisser pour prendre notre condition humaine. Naître à Bethléem n’est pas pour Jésus une honte, mais au contraire une fierté et une joie.
Cette naissance de l’enfant-Dieu représente pour nous une espérance folle. Si Dieu a décidé de venir notre chair, de venir partager notre condition humaine, tout devient possible. « Rien n’est impossible à Dieu. »
1. Je voudrais vous dire deux choses ce soir. D’abord évoquer la nativité d’il y a 2000 ans, et ensuite montrer ce que Noël peut représenter pour nous aujourd’hui. Noël il y a 2000 ans et Noël aujourd’hui.
Durant la dernière guerre, dans un camp de prisonniers en Allemagne, à l’approche de Noël, un prêtre français demanda à un compatriote, professeur de philosophie, d’écrire un jeu scénique sur le thème de Noël. L’idée était d’offrir un peu d’espérance à ces prisonniers de tous bords, croyants et incroyants.
Je vous lis le texte au moment où il évoque la nativité.
« La Vierge est pâle et elle regarde l’enfant. Ce qu’il faudrait peindre sur son visage, c’est un émerveillement anxieux qui n’a paru qu’une fois sur une figure humaine. Car le Christ est son enfant, la chair de sa chair et le fruit de ses entrailles.
Elle l’a porté neuf mois et lui donnera le sein et son lait deviendra le sang de Dieu. Et par moments, la tentation est si forte qu’elle oublie qu’il est Dieu. Elle le serre dans ses bras et elle dit : « Mon petit ».
Mais à d’autres moments, elle demeure interdite et elle pense : Dieu est là, et elle est prise d’une horreur religieuse pour ce Dieu muet, pour cet enfant terrifiant. Toutes les mères sont ainsi arrêtées par moments devant ce fragment rebelle de leur chair qu’est leur enfant, et elles se sentent en exil devant cette vie neuve qu’on a faite avec leur vie et qu’habitent des pensées étrangères. Mais aucun enfant n’a été plus cruellement et plus rapidement arraché à sa mère, car il est Dieu et il dépasse de tous côtés ce qu’elle peut imaginer...
Mais je pense qu’il y a aussi d’autres moments, rapides et glissants, où elle sent à la fois que le Christ est son fils, son petit à elle, et qu’il est Dieu. Elle le regarde et elle pense : « Ce Dieu est mon enfant. Cette chair divine est ma chair. Il est fait de moi, il a mes yeux, et cette forme de sa bouche, c’est la forme de la mienne, il me ressemble. Il est Dieu et il me ressemble ».
Et aucune femme n’a eu de la sorte son Dieu pour elle seule, un Dieu tout petit qu’on peut prendre dans ses bras et couvrir de baisers, un Dieu tout chaud qui sourit et qui respire, un Dieu qu’on peut toucher et qui rit. Et c’est dans ces moments-là que je peindrais Marie si j’étais peintre. »
Qui est l’auteur de cette délicate évocation ? C’est Jean-Paul Sartre lui-même, lui qui s’est toujours déclaré farouchement athée. Il n’avait pourtant pas oublié la scène apprise au catéchisme de son enfance. Probablement que plus tard il s’est dit : C’est trop beau pour être vrai. C’est précisément cette beauté qui sauve le monde. L’ange nous dit : « Je vous annonce une bonne nouvelle, aujourd’hui vous est né un Sauveur ».
2. J’aborde le second point : comment vivre Noël aujourd’hui ?
Il ne faudrait pas réduire Noël à l’évocation d’un événement, aussi beau soit-il, d’il y a 2000 ans.
Ce n’est pas pour rien que Jésus est né à Bethléem, qui signifie la maison du pain, et que sa maman l’a déposé dans une crèche, c’est-à-dire une mangeoire. La maison du pain, une mangeoire ? Rappelez-vous, un peu avant de mourir, Jésus a rassemblé ses amis autour d’une table. Il a pris du pain et l’a partagé avec eux en disant : « Prenez et mangez-en tous, ceci est mon corps livré pour vous ». Le mystère de l’Incarnation continue dans ce petit morceau de pain.
Depuis lors, Jésus n’est plus resté extérieur à nous. Dorénavant il nous habite : c’est nous qui devenons Bethléem, la maison du pain, la maison de Dieu. Dieu et nous, nous ne faisons plus qu’un. Nous communions avec Dieu et les uns avec les autres en Dieu. Nous sommes de la même famille de Dieu, nous sommes divinisés. « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu ».
Je conclus.
Scandale ou émerveillement ? Nous ne pouvons que nous émerveiller évidemment devant cet amour extraordinaire de Dieu, mais sachons que nous en sommes aussi responsables pour notre monde. Prions ensemble les uns pour les autres pour que nous soyons toujours plus fiers d’être les fils et les filles de Dieu et plus heureux d’en vivre vraiment.
Joyeux Noël à tous et à chacun.

